Ou comment ma curiosité m'a poussée à me mêler au supporter de foot basique. Une expérience sociologique.


Soyons clair. Je n'y connais rien au foot. Le seul match que j'ai regardé en entier à la télé, c'était la finale de la coupe du monde. En 1998, hein ? Les fameux 3-0, Zizou, etc... J'ai surtout activement participé à la grosse liesse qui a suivi, et je m'y suis fait une de mes plus belles frayeurs de jeune conductrice quand avec mes 8 semaines de permis, j'ai dû traverser seule, avec la Punto de maman ma petite ville au milieu du bordel ambiant.

Breeeef.


15 ans se sont écoulés, et je n'y comprends toujours rien. Je ne sais pas quels joueurs jouent dans quel club, je ne sais pas faire la différence entre un corner et un penalty, je ne connais rien aux règles du changement de joueurs, et je n'ai jamais cherché à comprendre.

Mais voilà, je suis curieuse. Et quand il y a quelques mois, le cirque a proposé d'affrêter un car pour des collègues pour aller à Bruxelles voir le match amical France-Belgique et devant l'engouement de quelques collègues pour y aller, je me suis dite que le foot, c'est comme les brocolis, on dit pas "J'aime pas" si on y a pas goûté.

C'est aussi l'occasion pour moi d'observer la faune locale, notamment le supporter dans son milieu naturel.

Au préalable, le comité organisateur nous a prévenus "Les gens, on part avec des belges. Les français, vous serez minoritaires, alors vous serez bien gentils de faire profil bas, sinon ça va kier." ... Le ton est donné.

16h30, rendez-vous près du bus. Tout le monde arrive, ambiance bon enfant, je comprends un mot sur 4 pendant les conversations, je tente de suivre mais je serais partie avec un cortège Ouzbek que ça m'aurait fait le même effet.

17h, je sirote ma prèmière bière. Toujours dans une tentative d'intégration évidemment, en aucun cas pour mon bien-être personnel (ahem).

17h30, j'accepte la deuxième bière, mon idée est de griller encore quelques neurones et m'intégrer encore plus.

18h, j'arrose avec soulagement les kiottes du bus.

18h30, on arrive sur le ring de Bruxelles, il reste 10 kms, on estime le temps de parcours restant à 3h, on devrait voir le coup d'envoi sur l'écran du bus... Trève de plaisanterie, les billets sont distribués, j'ai récupéré un superbe bonnet aux couleurs d'une bière belge, joie. On en profite aussi pour répéter les hymnes nationnaux, et je remarque que la Brabançonne a nettement moins de succès que la Marseillaise.

Finalement on arrive. Sortie du parking et direction le stade. La couleur dominante et le rouge, beaucoup et partout. Entre ses congénaires et en signe de raliement, le supporter de foute beugle fort. La rareté de représentantes du sexe féminin me fait constater que ce beuglement n'est en aucun cas un chant de parade nuptiale. Par contre dans le panel de femelles, comme dans tout groupe sociologique, certaines déclinaisons de poupouffes existe là aussi. Comme partout elle se reconnaît par ses talons aiguilles, son maquillage outrancier, une robe plutôt courte, le modèle est assez rare et inattendu dans cet environnement. Leur tentative semble voué à la reproduction tandis que pour survivre dans ce milieu hostile, d'autres femelles préfèrent quant à elles l'adaptation par l'imitation, dans ce cas il est presque impossible de discerner le mâle de la femelle.

Sur le chemin, une loooooongue rangée de barraques à frites répond à ma question : "Qu'est ce qu'on mange ???".

Le supporter de foot s'abreuvant essentiellement de bière, il pisse, beaucoup et partout. J'en trouve quelques uns, tournant le dos à la foule, urinant copieusement en contrebas, sur la route. Celle par laquelle on vient de passer pour aller se garer. Voilà voilà.

Nous traversons une petite zone résidentielle pour arriver jusqu'au Stade Roi Baudoin, policiers, chevaux, fumigènes, beuglements sont là pour accompagner cette transhumance. J'ai une pensée émue pour les riverains, fans de foot ou pas, je me demande encore si ça leur arrive souvent de ramasser des supporter cuvant leurs bières au petit matin dans le jardin. Comme nains de jardins, c'est plutôt conceptuel.

Nous arrivons finalement, on arrive presque dans le lieu sacré. Les journalistes sont présents, les officiels, les sponsors, et... les baraques à hamburger/bière/frites. Je n'ai pas vraiment osé demander de salade, ou d'eau gazeuse, la gastronomie belge étant ce qu'elle est, je commanderai donc un triptique hamburger/bière/frites et flingue ainsi mon capital FatWatchers pour 3 mois en 12 mins.

Spa grave, le temps de monter à notre tribune, j'en ai déjà perdu la moitié (putain c'est haut).

Voilà, je suis assise et je vois le reste des tribunes se colorer en rouge, un tout petit coin est réservé aux supporters français, bien à l'écart des belges, mesure de protection apparemment. Le supporter est un animal sauvage, qui réagit très vite aux codes visuels (couleur agressive) et sonnores (chant patriotique opposé).

En contrebas, sur le stade les joueurs s'entraînent, tapent dans le ballon, font des petits pas, des aller-retours, jonglent. Probalement un moyen de faire comprendre au public qu'ils sont là et en forme. Le joueur de foot n'est pas Lady Gaga, il commence à l'heure. Point.

C'est d'ailleurs l'heure des hymnes nationaux. Les joueurs forment une belle ligne, drapeau de chaque côté, petit n'enfant loué pour l'occasion devant chaque joueur. On demande aux supporters de respecter et de se lever pendant les hymnes. Si la notion 'debout' est bien assimilée chez le supporter, celle de 'respect' en revanche semble encore perfectible. Mais soit, j'ai chanté beuglé la Marseillaise au milieu de mes compatriotes sous quelques sifflets belges (en même temps, j'avoue que je me fais souvent huer quand je chante).

Enfin le coup d'envoi est lancé, et un brouhaha presque religieux se fait entendre. J'ai mis du temps à coordonner les couleurs, ne comprenant pas les règles de suite, cernée par les belges et les français, je pense que mes premières réactions manquaient de coordination, il m'a bien fallu 10 mins avant de trouver de vrais repères et de synchroniser mes réactions correctement.

Pendant le match, le supporter ne s'exprime plus que par monosyllabes, les mots de plus de deux syllabes sont essentiellement des insultes, soit mettant en doute l'hétérosexualité ou l'intelligence du joueur/arbitre, soit suggérant des activités pas très louables de la mère de ce dernier. Dans le reste des cas, une forme de communication non-verbale se met en place. Parfois celà porte à confusion, selon le ton utilisé un bras levé accompagné d'un "OoooohhOoooh" peut signifier soit "Oui, super, je suis content, vas-y" ou bien "Mais non, espèce de [censuré] de fils de [censuré] d'[censuré] de ta [censuré]"

Au bout de 45 mins, c'est la mi-temps. Le joueur en profite pour se reposer tandis que le supporter en profite pour refaire le plein (bière et/ou nicotine surtout) ou vidanger. Les mâles étant plus nombreux que les femelles, les kiottes pour dames se retrouvent moins prises d'assaut que celles des hommes, du coup les plus pressés se retrouvent 'innocemment' à squatter nos lieux d'aisances, à tel point que j'ai vérifié par deux fois si j'étais bien allée au bon endroit.

Au deuxième coup d'envoi, quelque chose me perturbe fortement, mes repères volent en éclat et je ne suis plus synchrone.
lls ont changé de place dans le terrain, rien que pour m'embêter ! Je dois reprendre une 10aine de minutes pour me réadapter.

Mais entre temps, la magie a opéré. Portée par mon entourage, la liesse collective et les encourragements, je me suis laissée prendre au jeu. J'ai finalement moins mis longtemps que je ne le craignais pensais avant de me mettre à mon tour à beugler en choeur. Entendons-nous j'ai toujours pas pigé la moitié du quart des règles, je sais toujours pas pourquoi de temps en temps, un des joueurs devait s'exhiler au coin avec le ballon, pour le rebalancer vers ses copains.

Le résultat sera donc match nul, 0 à 0. Une fois fini et prête à partir, j'étais à deux doigts d'exprimer mon enthousiasme après ce dépucelage footballistique et annoncer auprès de mes collègues ma joie d'avoir partagé ce grand moment... et j'ai préféré finalement fermer ma djeule après le troisième "... à chier" que j'ai entendu. Le supporter étant légèrement chatouilleux après un match quelque soit le résultat, exprimer un avis un peu trop différent de l'ambiance générale est légèrement suicidaire.